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ARTICLE / PROJECTION DE CONSCIENCE

Une brève histoire de l'astral en Occident
Article par Aislean - Publié le 4 avril 2009

Un article historique présentant l'apparition de la notion de sortie hors du corps et de projection "astrale" en Occident, des traditions locales à la systématisation théosophique.

2INTRODUCTION

Si l’on a souvent parlé de projection astrale dans les milieux de la parapsychologie au cours du XXème siècle, je me suis souvent demandé pourquoi il n’en avait jamais été question - ni non plus que de conscience dans le rêve - avant la fin du XIXème en Europe.

Dans la Grèce antique existait pourtant la croyance que l’on puisse sortir du corps et voyager de cette manière ; les Grecs savaient aussi que l’on pouvait être conscient dans le rêve. On dispose de récits - à moitié légendaires - sur le philosophe Empédocle et le poète Aristée de Proconnèse dont on disait qu’ils pouvaient « voyager en esprit ». Dans l'Iliade, de nombreux rêveurs sont visités par une divinité dans leur sommeil : celle-ci les prévient qu'ils dorment. Aristote enfin mentionne la possibilité d'être conscient en rêvant.
Or Aristote a été la référence principale de toute la philosophie médiévale ; tout au long du Moyen-Âge, ses écrits ont été commentés et interprétés. Ce qu’il dit sur le rêve conscient aurait du, pour le moins, être connu ! Et pourtant il s’avère que, dans l’ensemble de la littérature occulte entre le début XVIe (Paracelse, Agrippa) jusqu'au dernier quart du XIXe, il n'est pas une fois mention d'« expériences hors du corps ». Cela paraît étonnant... La première idée qui m'est venue à l'esprit, c'est que le sujet était justement si occulte qu'on évitait d'en parler. Après réflexion, je ne pense pas que cette idée soit exacte ; voici pourquoi.


2L’INVENTION DU CORPS ASTRAL

La première apparition de la « projection astrale » dans la littérature ésotérique est due à Helena Petrovna Blavatsky. Elle signale dans Isis Dévoilée (en 1877) qu'il est possible de « projeter » le « corps astral ». Cette nouvelle semble faire l’effet d’une bombe car tous les occultistes qui n'avaient jamais évoqué la possibilité auparavant, même à demi-mot, s’empressent immédiatement d’écrire des ouvrages à ce propos (Papus, Stanislas de Guaïta, etc.) ; c’est comme si ne pas en parler revenait soudain à perdre tout crédit…

De cela, on peut aussi incidemment en déduire que ces grands bavards avaient appris la chose dans Blavatsky : si la « projection astrale » avait été un puissant arcane tenu secret par des loges mystérieuses et terribles, ils auraient continué à tenir leur langue et ne pas piper mot.

Blavatsky fait référence au terme « astral » ; elle décrit dans ses premiers textes sur le sujet le « corps astral » comme un corps composé de « lumière astrale ». Qu’était-ce donc ? En fait, avant qu’elle ne l’utilise, l’expression « lumière astrale » avait été largement diffusée par la grande référence de l’occultisme fin XIXe, Eliphas Lévi : dans ses ouvrages, on trouve difficilement une page où il n’en parle pas. Plus tôt, en remontant le temps, l'idée vient de Paracelse ; avant Paracelse, de l'astrologie…

Le point d’astrologie que la « lumière astrale » était censée résoudre est le suivant : de quelle façon les astres influent-ils sur l’être humain ? Il fallait qu'existe un corps qui ne soit ni le physique, ni l'âme non plus et qui, faisant tampon entre les deux, puisse recevoir l’influence des planètes. Les planètes agissant au moyen de leurs rayons, ce corps intermédiaire devait être apparenté à la lumière des astres pour que le modèle puisse fonctionner : c’était le « corps astral ». Tout cela est finalement très logique… surtout si l’on se place du point de vue des connaissances du XVIème siècle.

Nous étions donc déjà pourvus d’un corps astral lorsque Blavatsky annonce qu'il peut s'extérioriser. L'idée de ce corps, en elle-même, n’est pas une grande nouveauté, nous l’avons dit ; et en effet, dès que Blavastky l'annonce, les spirites affirment que le « corps astral » n'est autre que ce qu'ils appellent le « périsprit », une sorte d'enveloppe faisant le lien entre le corps et l'Esprit. Pour les spirites, le périsprit joue le rôle essentiel dans tous les phénomènes médiumniques - magnétisme animal, hypnose, guérison psychique, etc. On en avait énormément parlé au XIXème siècle et il y existait de la littérature à foison sur le sujet. Mais apparemment, personne n'avait imaginé que cette enveloppe puisse « s’extérioriser » ou, en tout cas, pas qu’on puisse en être conscient…

Pour nous résumer, à la fin du XIXème siècle, nous avons trois points de vue concurrents : Helena Blavastky dit que le corps astral peut s’extérioriser consciemment ; les spirites disent qu'il peut s’extérioriser pendant que les médiums sont inconscients ; Eliphas Lévi n'a jamais pensé qu'il puisse s’extérioriser mais qu'en se mettant dans une sorte de transe consciente, on pouvait percevoir les corps astraux de diverses entités.

En réalité, nous avons là décrits trois types de « transe » : une transe de possession pour les spirites ; une sorte de transe autohypnotique légère pour Lévi ; et la transe ecsomatique signalée par Blavatsky, que personne n'avait cherché à produire dans les milieux occultes européens avant qu’elle n’en parle (Blavatsky présente d’ailleurs l’idée comme venant d’Inde).

Finalement, cela ne semble pas si étonnant : l’historien italien Carlo Ginzburg signale qu'en Afrique, c'est surtout la transe de possession qui est utilisée et l'on n’y trouve pas de transe ecsomatique. A partir du moment où l’on dispose dans une région d’une méthode qui fonctionne et dont on connaît bien les procédés, pourquoi chercher autre chose ?

Tout cela laisserait supposer que les expériences hors du corps n'étaient pas connues, ni des milieux populaires, ni des milieux ésotériques en Europe entre le XVe et le XIXe ; que les seules pratiques occultes qui étaient censées permettre une relation avec le monde des esprits consistaient dans les invocations - décrites par Eliphas Lévi au XIXe, et aussi Cazotte au XVIIIe ; donc en fait, que le noyau culturel imposerait une manière particulière d'entrer dans un état de conscience modifié.

Cette supposition est-elle exacte ? C’est ce qui sera discuté au prochain chapitre...


2SORTIE DU CORPS ET EXTASE

Nous avons supposé qu'il existait en Europe, entre le XVe et le XIXe, un noyau culturel imposant certaines manières « traditionnelles » d'entrer dans un état de conscience modifié : les méthodes les plus anciennes semblent être la transe légère d'« invocation » et l'hypnose (dont la pratique existait avant Mesmer) ; il existait aussi la transe de « possession » spirite ; et que, dans ce contexte déjà suffisamment riche de méthodes, les OBE et rêves lucides étaient inconnus des milieux de l'occultisme.

Mais est-ce la seule explication de cette absence de récits d'OBE ou de rêves lucides associés au terme « astral » avant Blavatsky ? Une autre voie serait de supposer qu'un autre terme était utilisé. Mais lequel chercher ? Et où ?

C'est là qu'on se souviendra qu'il existe un roman, le seul du genre, considéré à l’époque comme ayant été écrit par un « initié », dans lequel il est question de « gardien du seuil ». Or, à ma connaissance, le gardien du seuil est cette présence inquiétante associée généralement aux expériences de paralysies du sommeil, aux rêves de faux-éveils, aux sensations de sortie du corps et aux rêves lucides qui se déroulent dans la chambre du rêveur. Ce roman est le Zanoni du baron Bulwer-Lytton.

Dans cet ouvrage (médiocre, soit dit en passant : un roman de gare romantico-fantastico-mélodramatique en deux interminables tomes qu’on ne peut décemment conseiller à la lecture aujourd’hui), on trouve cependant deux phrases d'autant plus bizarres qu'elles n'ont pas de rapport spécial avec le récit puisqu'il n'est pas question de rêve dans l'intrigue :

« La première initiation de l’homme est l’extase. C’est dans les rêves que commence toute sagesse humaine ; c’est dans les rêves que se construit à travers des espaces incommensurables le premier pont mystérieux qui unit l’esprit à l’esprit, ce monde avec les mondes au-delà. »

Et encore :

« Ce troisième état de l’existence que le sage de l’Inde définit si justement comme l’intermédiaire entre la veille et le sommeil, et nomme improprement extase, est inconnu aux habitants du Nord ; et il en est peu qui voulussent s’y abandonner considérant, comme ils le font, que cet état de repos peuplé d’apparitions animées, est la maya, ou une illusion de l’âme hallucinée. Au lieu de cultiver et de fertiliser ces régions aériennes où la nature, convenablement étudiée, peut faire naître des fruits si riches et de si belles fleurs, ils ne cherchent qu’à y fermer les yeux ; ils regardent cet effort de l’intelligence pour s’élever du monde étroit des hommes au séjour infini de l’esprit, comme une maladie que le médecin doit guérir par des potions. »

La référence au rêve est claire et il ne serait certainement pas évoqué comme un état « inconnu aux habitants du Nord » s'il s'agissait du rêve ordinaire. L'idée est dite venir de l'Inde, tout comme les sources de Blavatsky. Mais Bulwer-Lytton n'est jamais allé en Inde. Après quelque recherche, on découvre qu’il s’agit en fait d’une référence aux Upanishads, qui commençaient à être traduites en Europe à l'époque.

Nous voilà donc avec un nouveau terme pour décrire la conscience dans le rêve : extase. Comme son étymologie signifie « être hors de soi », il pourrait se rapporter aux « expériences hors du corps ». Mais alors pourquoi Bulwer-Lytton dit que cet état est « improprement nommé extase » ? Se réfère-t-il à des rêves lucides sans sensation de sortie du corps ? Ou bien veut-il faire un effet de manche pour préparer l'entrée en scène de l'affreux « gardien du seuil » - qui n'a en effet rien d'extasiante pour le pauvre apprenti de l’histoire ? On peut aussi supposer que le terme « extase » est issu de la traduction des Upanishads dont Bulwer-Lytton disposait. En bref, non seulement rien ne dit que c'est un terme couramment utilisé dans cette acceptation mais ce qu’il faut surtout retenir, c’est que le texte confirme que personne ne connaissait les expériences hors du corps ou le rêve lucide en Europe au début du XIXe.

Ce que corrobore une étude concernant le contenu de la littérature sur les rêves par le chercheur Antonio Zadra : « Il semble que le rêve lucide n’ait été intégré à la littérature [abordant le sujet du rêve] qu’à partir des XIXe et XXe siècles, où il demeure tout de même limité en quantité avec seulement 3,4 % du corpus examiné. »

Laissons donc tomber cette fausse piste isolée et demandons-nous maintenant pourquoi les expériences hors du corps étaient inconnues dans les milieux lettrés au début du XIXème (et si elles étaient connues avant).



Le Finnois, entré dans une chambre fort secrète, n'ayant qu'un compagnon avec lui ou sa femme, et prenant une grenouille de cuivre ou un serpent, le bat contre une enclume certains coups, marmonnant et disant certains enchantements entre les dents, le tourne ça et là et puis tout subit tombant en terre, transi en extase et demeure là quelque temps comme mort. Cependant, celui qui est demeuré là avec le magicien empêche que chose vivante ne le touche, fusse mouche ou autres animaux. (Olaus Magnus, Histoire des peuples septentrionaux, 1555).

 

 

 

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